Sept temps forts de la spiritualité chrétienne

par Denis Lecompte, Curé de la Paroisse St Joseph en Cambrésis

Au sein du confinement imposé par le coronavirus,  la méditation est un trésor.  Beaucoup trop ne le savent pas,   mais la foi chrétienne insiste sur  l’importance du corps,  de la respiration,  de la paix…  A l’évidence,  Dieu nous a fait un corps,  nous sommes notre corps !   Et, qui plus est,  notre Dieu s’est fait chair, s’est fait corps…

Voici  7 temps forts  de la spiritualité chrétienne :

 

1. Les psaumes

Ainsi, dans le patrimoine du judéo-christianisme,  nous avons les psaumes !   150 psaumes (de même des cantiques) priés par le peuple de Dieu,  pour sa vie intérieure  et sa relation « à Dieu »  (et « aux autres » car ils étaient chantés en chœur et pour la communauté). 

Jésus les a priés  ainsi que Marie,  Joseph,  les apôtres,  les Pères de l’Eglise. Depuis toujours,  ils forment la prière de l’Eglise  non seulement pour les moines,  les prêtres,  les religieuses  et religieux,   mais pour tous les croyants ;  le Concile Vatican II  a fourni des moyens concrets  pour que chacun puisse se les approprier.

Ces psaumes sont  très riches  et divers.   Certains invitent à la supplication ; on peut les prier en étant courbés ou à genoux.   D’autres invitent à la méditation ; on peut les prier assis et même couchés.   Et d’autres invitent à la louange et à l’exaltation ; on peut les prier en étant debout, en bougeant, en levant les mains…   Même priés personnellement,   les psaumes  creusent  et épanouissent notre souffle ;  souffle de vie,  la respiration est essentielle.

 

2. Les Pères de l’Eglise…    La Prière de Jésus

« Jésus,  Fils de Dieu,  Sauveur,   prends pitié de moi pécheur ».  Juste une dizaine de mots (on peut en mettre quelques autres selon sa sensibilité spirituelle).  Mais des mots qui,  inlassablement répétés,  ont une importance capitale dans la spiritualité chrétienne.  Le corps,  le souffle,  y participe.  

Il convient  de respirer, inspirer  avec la 1ère partie de la phrase « Jésus, Fils de Dieu, Sauveur » ;    puis d’expirer (vider le souffle de sa poitrine) en priant la 2ème partie « prends pitié de moi pécheur ».    Et ceci indéfiniment  si l’on veut. Cette prière peut se vivre dans beaucoup de positions :  en étant assis  ou mieux en marchant…

Ces mots se retrouvent  dans beaucoup de pages d’Evangile,  notamment dans la bouche et le cœur du publicain.        « Aujourd'hui encore  le nom de Jésus  apaise les âmes troublées,  réduit les démons,  guérit les maladies ;  son usage infuse  une sorte de douceur merveilleuse ;  il assure la pureté des mœurs ;  il inspire l'humanité,  la générosité,  la mansuétude », écrit Origène au IIIe siècle.

Cette prière s'accompagne d'une véritable technique,  basée sur le souffle qui permet d'atteindre  la paix intérieure, la paix de l'âme.  « Que le souvenir de Jésus ne fasse qu'un  avec ton souffle », écrit Jean Climaque (ou Jean le Sinaïtique – mort au Sinaï -, VIe-VIIe siècles).   Mais c'est surtout saint Syméon le Nouveau Théologien qui,  au tournant de l'an 1000,  en expliquera la véritable technique :  « Pour prier, il faut fermer la porte de sa cellule,  se mettre dans un état de tranquillité,  s'asseoir,  incliner la tête sur sa poitrine,  regarder vers le milieu du ventre,  comprimer la respiration,  faire un effort mental  pour trouver le «lieu du cœur »,   c'est-à-dire pour se représenter cet organe,  tout en répétant  «l'épiclèse de Jésus-Christ» (comme « l’épiclèse du Saint-Esprit »  qui vient sur le pain et le vin  lors de la consécration pour nos eucharisties).

Longtemps privilège des moines,  cette prière du cœur  est révélée au grand public  vers le milieu du XIXe siècle  à travers un petit ouvrage qui aura un immense retentissement : « les Récits d'un pèlerin russe » ;  ils racontent la longue itinérance d'un anonyme n'ayant pour seul bagage que la Philocalie (« amour de ce qui est beau » dans des textes de Prière) et la prière de Jésus.

« En prononçant le nom,  nous intronisons  Jésus  dans nos cœurs », explique le P. Lev Gillet,  qui signait « un moine de l’Eglise d'Orient » :  « Prononcé par nous, il nous aide à transfigurer le monde entier en Jésus-Christ. (… ) Si nous voyons Jésus en chaque homme,  si nous disons Jésus sur chaque homme,   nous irons par le monde avec une vision nouvelle  et avec un don nouveau  pour notre cœur.  Nous pouvons ainsi transformer le monde. »

 

3. Le Chapelet, le Rosaire

L'Église manifeste une très grande dévotion  envers le Rosaire (le chapelet).  La puissance de Grâce du chapelet n'est plus à démontrer  pour qui connaît  l'histoire de l'Église :  d’abord les moines cisterciens,  puis St Dominique 1170-1221.

Cette prière nous permet de  rencontrer Dieu  dans la profondeur de notre cœur.  Elle consiste  à louer  et à invoquer la Vierge Marie  en lui adressant inlassablement  la salutation angélique : « Je vous salue Marie… ».   Le Rosaire consiste aussi   à parcourir l’Evangile  en compagnie de la Mère du Seigneur,  pour contempler avec elle  le mystère du salut accompli en son Fils  et à être docile à son Esprit.

Par la répétition méditative (que pratiquent par exemple les bouddhistes, les musulmans…),  elle fait suite à la « Prière de Jésus »,  la « Prière du cœur » ci-dessus.

 

Comment réciter le chapelet ?

On commence par  le Signe de Croix :  « Au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit. Amen. »

Puis,  on redit notre foi avec le  Je Crois en Dieu.

Sur le Premier grain, on dit  le Notre Père  puis sur les trois grains suivants : trois Je vous salue Marie  et le Gloire au Père, au Fils et au Saint-Esprit….

Puis on médite  avec Marie  un événement de la vie du Christ (appelés mystères,  ils évoquent des moments de grande joie,  de souffrance  ou de gloire  dans la vie du Christ),   éventuellement à l’aide d’un extrait de l’Écriture Sainte,  en récitant :
- un 
Notre Père,
- dix 
Je vous salue Marie  suivi du
- Gloire au Père  qui termine chaque dizaine.

On répète cette série  5 fois  en suivant les grains sur le chapelet.

A l’intérieur de chaque mystère,  on peut ajouter au « nom de Jésus »  une brève méditation (ou clausule) en rapport avec le mystère médité.
Par exemple,   …tu es bénie entre toutes les femmes et « Jésus présenté au Temple »  est béni. ;  ou « Jésus flagellé »  ou encore « Jésus ressuscité »…
On peut aussi porter  toutes les intentions de prière  qui nous ont été confiées.

Les mystères joyeux  médités  le lundi  et le samedi :
- l’Annonciation  (se rendre disponible),
- la Visitation  (aller vers son prochain),
- la Nativité  (se laisser habiter par le Christ),
- la Présentation  (donner le meilleur de soi),
- le recouvrement de Jésus au temple  (rechercher Jésus  en toute chose).

Les mystères douloureux  médités  le mardi  et le vendredi :
- l’agonie au Jardin des Oliviers  (redire son Fiat au Père),
- la flagellation  (avoir confiance en Dieu),
- le couronnement d’épines  (rester humble),
- le portement de croix  (prendre sa croix de tous les jours),
- la crucifixion et la mort de Jésus sur la croix  (brûler d’amour pour Dieu).

Les mystères glorieux  médités  le mercredi  et le dimanche :
- la Résurrection  (vivre en homme nouveau),
- l’Ascension  (aspirer aux choses d’en haut),
- la Pentecôte  (se laisser guider par l’Esprit),
- l’Assomption  (demander la grâce d’une bonne mort),
- le Couronnement de la Vierge Marie  (se confier à la Vierge Marie).

Les mystères lumineux  médités  le jeudi,  qui sont des fresques de l’Evangile :
- le Baptême dans le Jourdain,
- les noces de Cana,
- l’annonce du Royaume de Dieu et l’invitation à la conversion,
- la transfiguration,
- l’institution de l’Eucharistie.

 

4. Bienheureux LAURENT DE LA RESURRECTION  « Vivre dans la Présence de Dieu »

Frère Laurent, né en 1614 en Lorraine,  entre comme « frère laïc »  au couvent des Carmes de la rue de Vaugirard à Paris,  à l’âge de 26 ans.

Dans des circonstances dures,  il a appris à « connaître la vie »  et « connaître le monde ».  Dans le « combat pour la vie »,  il a vécu le bouleversement d’une longue et terrible guerre (guerre de Trente Ans),  l’agacement  et le désarroi de bien des situations angoissantes,  l’expérience de pauvreté  et de famine.  Également il a découvert  la faiblesse de sa nature humaine.

Mais l’amour gagnera.  Les dix premières années de sa vie religieuse  sont  un temps de dures épreuves.  Il se rappelle  les péchés de sa jeunesse.  Il se demande même  s’il n’est pas damné.  Mais  à l’apogée de sa souffrance,  il pose un acte  qui le lance définitivement sur la voie de l’amour.  Il décide  de se donner,  de s’abandonner inconditionnellement à Dieu.  Le résultat ne se fait pas attendre :  « Je me trouvai tout d’un coup changé.  Et mon âme,  qui jusqu’alors était toujours en trouble,  se sentit dans une profonde paix intérieure,  comme si elle était en son centre  et en un lieu de repos ».

Un regard sur Dieu

Laurent avait découvert que  l’union à Dieu  s’obtient par un exercice continuel d’amour,  en faisant tout pour l’amour de Dieu.  Il nous explique  comment il s’y prenait concrètement :  avant d’entamer un travail,  il prenait soin de jeter un regard sur Dieu ;  au cours de ce travail,  il renouvelait ce regard  «de temps en temps» ;  et toujours il terminait par là.

L’exemple de Laurent  nous montre que  la vie mystique  est accessible aux plus simples  dans leur vie de tous les jours :  vivre,  travailler,  aimer  peut être vécu  comme  une expansion de la vie de Dieu en nous.  Ce qui est apparemment petit et banal  peut devenir  le matériau  d’une fascinante aventure d’amour,  où tout est grand et beau   et appartient  au monde du Bien-Aimé.

L’homme et le guide

Pour connaître le frère Laurent,  rien ne vaut mieux que de lire  ses « Maximes spirituelles »  et ses « Lettres ».  Il disait : «Nous pouvons faire  de notre cœur  un oratoire  dans lequel  nous nous retirons  pour nous entretenir avec Lui dans  la soumission,  l’humilité  et l’amour.  Tout le monde  peut avoir ces entretiens familiers avec Dieu,  les uns plus,  les autres moins ;  Il sait  ce dont nous sommes capables.  Commençons donc.  Peut-être qu’Il n’attend  qu’une bonne résolution  de notre part. (…/…)  Habituez-vous ainsi  peu à peu  à L’adorer,  à Lui demander Sa grâce,  à Lui offrir votre cœur  de temps en temps  au milieu de vos occupations  et même à tout moment,  si vous le pouvez.

Ne vous tenez pas toujours scrupuleusement  à certaines règles  ou à des formes particulières de dévotion ;   mais vivez  dans la confiance en Dieu  et agissez avec amour et humilité.  Vous pouvez compter  sur mes pauvres prières, et être assuré que  je suis votre serviteur  dans notre Seigneur» (6ème lettre).

Le frère Laurent  occupe  une place privilégiée  dans le cœur de nombreux chercheurs de Dieu  du monde entier. Fénelon le cite  et l’appréciait beaucoup ;  Ses écrits ont eu un grand écho  à l’étranger  notamment chez les protestants et anglicans  grâce en particulier  au méthodiste John Wesley (1703-1791).  Beaucoup de chrétiens l’aiment,  l’écoutent  et le vénèrent  comme un guide lumineux  et un saint authentique.  Par sa vie au Soleil de Dieu et son témoignage rayonnant,  le frère Laurent de la Résurrection  continue aujourd’hui  son action bienfaisante. Il conduit à Dieu,  présent dans toute la vie,  par la simplicité de l’amour.

L'essentiel de sa pratique tient  en quelques mots :  à tout moment et en toute circonstance,  se souvenir de la Présence divine.

Quelques citations :

  • accoutumez-vous peu à peu  à Lui offrir  votre cœur  de temps en temps  pendant la journée,  parmi vos ouvrages,  à tout moment si vous le pouvez.

  • Cette présence de Dieu,  un peu pénible dans les commencements,  pratiquée avec fidélité,  opère secrètement en l’âme  des effets merveilleux,  y attire en abondance  les grâces du Seigneur  et la conduit insensiblement  à ce simple regard,  à cette vue amoureuse de Dieu  présent partout,  qui est la plus sainte,  la plus solide  et la plus efficace manière d’oraison.

  • La présence de Dieu est,  à mon sentiment,  en quoi consiste  toute la vie spirituelle   et il me semble qu’en la pratiquant comme il faut,  on devient spirituel  en peu de temps.

  • Ce regard de Dieu  doux et amoureux  allume insensiblement  un feu divin en l’âme,  qui l’embrase ardemment de  l’amour de Dieu.

  • Je ne crois plus ;  mais je vois,  j’expérimente  ce que la foi nous enseigne.

  • Je retourne  ma petite omelette dans la poêle  pour l’amour de Dieu.  [Il faut] se servir de toutes les œuvres de son état  pour l’amour de Dieu  et pour entretenir  sa présence en nous.

  • Si par impossible on pouvait aimer Dieu en enfer,  et qu'il voulût m'y mettre,  je ne m'en soucierais pas :  car il serait avec moi,  et sa présence en ferait un paradis.

 

5. St Ignace Les Exercices spirituels

Les Exercices spirituels s’enracinent  au cœur de  la vie de saint Ignace de Loyola.  Ainsi immobilisé sur son lit par une blessure lors du siège de Pampelune,  Ignace alterne  lectures pieuses  et rêveries chevaleresques.   Lorsqu’il s’adonne,  faute de mieux,  à la lecture d’une vie du Christ  et d’un recueil de vies des saints,   il lui vient le désir d’imiter ces saints pour la gloire de Dieu.   Mais des pensées mondaines se présentent aussi à lui.   Il note que ces pensées mondaines lui procurent une joie éphémère, mais le laissent sec et mécontent par la suite ;   alors que les pensées d’exploits pour le Christ  le laissent  dans « la consolation »,  content  et allègre.  C’est ainsi que naît l’expérience spirituelle d’Ignace de Loyola,  dont la vertu de discernement  qui est chère aux jésuites.  De ces notes  sortira le livret des Exercices spirituels,  exercices dont le but est d’approfondir sa relation au Christ  “afin de mieux l’aimer et de mieux le suivre” (ES, n°104)  et de progresser sur le chemin de la liberté intérieure.  Dès lors,  Ignace ne cessera pas d’affiner ses façons  de prier,  de méditer,  de relire son histoire,  afin de mieux ajuster sa vie  à la suite joyeuse du Christ.

« Ame du Christ, sanctifie-moi
Corps du Christ, sauve-moi
Sang du Christ, enivre-moi
Eau du côté du Christ, lave-moi
Passion du Christ, fortifie-moi
O bon Jésus, exauce-moi
Dans tes blessures, cache-moi
Ne permets pas que je sois séparé de Toi
Contre l'ennemi perfide, défends-moi
A l'heure de ma mort, appelle-moi
Ordonne-moi de venir à Toi
Pour qu'avec tes saints je Te loue
Dans les siècles des siècles
Amen. »

Saint Ignace de Loyola
Exercices spirituels     Prière finale

“Que les Exercices spirituels soient davantage  pratiqués,  soutenus  et valorisés,   car les hommes et les femmes d’aujourd’hui ont besoin  de rencontrer Dieu…  Proposer les Exercices spirituels,  cela veut dire inviter à faire  l’expérience de Dieu,  de son amour,  de sa beauté.  Ceux qui les vivent de ma­nière authentique  subissent l’attraction de Dieu  et en ressortent transfigurés.   Quand ils reprennent  leur vie ordinaire,  leur ministère,  leurs relations quotidiennes,  ils por­tent avec eux  le parfum du Christ.”
Pape François, le 3 mars 2014, sur Radio Vatican

 

6. Ste Thérèse d’Avila    St Jean de la Croix

Sainte Thérèse d’Avila,  aidée de Saint Jean de la Croix,  va renouveler le Carmel,  sous l’impulsion de l’Esprit.  Ils l’orientent concrètement vers la recherche de  l’union d’amour avec Dieu.   L’oraison y est vécue comme une relation d’amitié avec Dieu  dont on se sait aimé.  Et Jésus est ce bon ami qui nous accompagne  sur le chemin qui mène au Père.  La vie d’oraison devient  une expérience qui transforme  de l’intérieur  toute la vie  et ouvre à un autre regard.

Grand ami de sainte Thérèse d'Avila,  Jean de la Croix réforme avec elle l'ordre du Carmel.  Il sera le poète de la Nuit obscure,  grand texte mystique qui évoque  l'âme éperdue  à la recherche d'un amour qui se dérobe. 

Par amour de la Vierge Marie,  il choisit d’entrer chez les Carmes  et devient frère Jean de Saint-Matthias.  Il a 21 ans et est assoiffé  de prière  et de contemplation : «Le Père a dit une Parole  qui est son Fils,   et il la dit toujours dans un éternel silence ;  et c’est dans ce silence  que l’âme L’entend» (Paroles de lumière et d'amour, 98).
Ce silence l’attire toujours plus loin,  il songe à quitter les Carmes  pour entrer à la Chartreuse.  Thérèse d’Ávila qui vient de fonder son deuxième carmel à Medina del Campo (1567),  lui propose alors  de collaborer à  la réforme des Carmes.  Le premier couvent est fondé à Duruelo, en 1568 ;  il prend un nouveau nom :  Jean de la Croix.

L’essor de la Réforme carmélitaine  indispose  les Carmes non réformés.  Ulcérés de le voir confesseur du couvent de l’Incarnation d’Ávila,  ils l’enlèvent, fin 1577,   et le séquestrent  durant neuf mois  dans un cachot obscur à Tolède.  En août 1578,  Jean s’évade  et s’enfuit en Andalousie.  Commentant les poèmes composés en prison,  il écrit quatre grands traités :  le Cantique Spirituel,  la Montée du Mont Carmel,  la Nuit Obscure  et la Vive Flamme d’Amour.  Après avoir exercé de hautes responsabilités dans le Carmel réformé,  il est dépouillé de toutes charges.   Avec patience et amour,  il accepte tout.  Les joies  comme les peines lui permettent de  s’unir toujours plus au Père par le Fils dans l’Esprit.  Au cœur de la nuit du 13 au 14 décembre 1591,  il meurt  dans la vive attente du  visage tant désiré.  «Ah découvre-moi ta présence,  Que la vision de ta beauté me tue.  Qui pour l’amour est en peine,  Guérir ne peut,  tu le sais,  Qu’en présence du visage aimé» (Cantique spirituel B).

Un texte à lire

« Et Dieu pourrait ainsi lui [à celui qui voudrait Le questionner] répondre :  "Puisque je t’ai dit toutes choses en ma Parole qui est mon Fils  et que je n’en ai pas d’autre,   que puis-je maintenant te répondre ou te révéler qui soit plus que cela ?   Ne regarde que Lui,  parce qu’en Lui je t’ai tout dit et tout révélé  et tu trouveras en Lui  plus encore que tout ce que tu demandes et désires.  En effet, tu demandes  des paroles  et des révélations partielles  et,  si tu Le regardes bien,  tu trouveras tout en Lui  parce qu’Il est toute ma parole et ma réponse,  toute ma vision et toute ma révélation,  tout ce que je vous ai déjà dit,  répondu,  manifesté  et révélé  en vous Le donnant pour Frère,  pour Compagnon  et pour Maître,  pour Prix  et pour Récompense. […]  Écoutez-Le bien,  Lui,  parce que je n’ai plus d’autre foi à révéler,  ni d’autres choses à manifester. […]   Tu ne trouveras rien à demander  ni rien à désirer  de ma part  en fait de révélation ou de visions.  Toi,  regarde-Le bien  car tu trouveras en Lui tout cela,  déjà accompli et donné,  et même beaucoup plus » (2e livre de la Montée du Mont Carmel, 22, 5).

 

7. Ste Thérèse de l’Enfant Jésus

Née à Alençon,  le 2 janvier 1873,  la petite Thérèse est  la dernière des enfants de Louis et Zélie Martin.  Parmi ses sœurs,  trois seront carmélites à Lisieux  et une visitandine.  En 1887,  Thérèse n’a que 14 ans,  mais déjà confie à son père sa volonté de rejoindre ses sœurs au Carmel.  Elle est admise l’année suivante avec une dérogation ;  elle prendra le nom de Sœur Thérèse de l’Enfant-Jésus et de la Sainte Face.  En 1894,  sa sœur Pauline, devenue prieure du Carmel,  lui demande d’écrire ses souvenirs.  Ce livre s’appellera “Histoire d’une âme”.  En 1895,  Thérèse décide de s’offrir pleinement à l’Amour Miséricordieux de Dieu.  Elle meurt le 30 septembre 1897.  Nous la fêtons le 1er octobre.

Elle nous transmet la “petite voie”,  qui est un message d’amour simple  mais total.  Avant de mourir,  elle fait la promesse de « passer son Ciel à faire du bien sur la terre ».  Canonisée en 1925,  elle est la patronne des Missions et de la France. Elle est proclamée  Docteur de l’Eglise  le 19 octobre 1997  par le Pape Jean-Paul II.

Thérèse se sait petite et faible.  Elle nous propose le chemin de confiance d’abandon  de l’enfant qui s’endort  sans crainte  dans les bras de son Père.  Elle fait tout ce qui est en son pouvoir,  mais elle attend tout de Dieu  pour mener l’ouvrage à son achèvement : «C’est la confiance  rien que la confiance  qui conduit à l’amour» (LT 197).

Ce chemin passe par les petites choses de la vie quotidienne : Thérèse est attentive à  l’extraordinaire de la présence de Dieu  qui se donne à nous  dans l’instant présent.  Cette présence d’amour  la fait aller  de l’avant  sans crainte.

A travers ses souffrances,  elle continue d’aimer et de sourire.   A la douleur physique  s’est ajoutée l’épreuve spirituelle :  il lui semble que son âme est envahie de ténèbres,  que la vie éternelle n’existe pas.  Dans ces tentations contre la foi,  elle choisit de croire  et elle s’abandonne  avec confiance  dans les bras du Père,  se faisant solidaire des pécheurs.  Ses derniers mots :  "Je ne me repends pas  de m’être livrée à l’Amour…  Mon Dieu je vous aime." (Derniers Entretiens)

Elle nous invite à nous abandonner simplement  dans la confiance à l’Amour infini et miséricordieux de Dieu.  Tout le monde  peut suivre  cette petite voie,  c'est la sainteté  à la portée de tous :  «La sainteté n'est pas dans telle ou telle pratique,   elle consiste en  une disposition du cœur  qui nous rend humbles et petits  entre les bras de Dieu,  conscients de notre faiblesse  et confiants  jusqu'à l'audace  en sa bonté de Père. » (Derniers entretiens)

La vie de sainte Thérèse de Lisieux est  la source  de sa doctrine.  Sa spiritualité est caractérisée par  "La Petite voie d’enfance",  appelée également  "Voie d’enfance spirituelle".   Elle est marquée par  la simplicité  et l’humilité.   La petite voie de sainte Thérèse est  une voie réservée aux petites âmes,  comme elle le dit elle-même.  C’est une voie de confiance et d’abandon  à la volonté de Dieu  et à son amour miséricordieux.   Elle est fondée sur  l’esprit d’enfance.  Dieu nous prend là où nous sommes  et c’est Lui qui nous fait monter vers Lui ;  ses bras sont comme un « ascenseur » qui nous fait monter  tout contre son Cœur.  C’est une voie toute simple  qui ouvre le cœur à l’initiative divine.  Elle consiste aussi à s’appliquer  aux petites choses  par amour (comme le bienheureux Laurent de la Résurrection). La petite voie de sainte Thérèse  est un chemin de sainteté  proposé à chacun  là où il en est : l’amour peut être vécu  en plénitude  dans le cadre d’une vie ordinaire.

 

Pour conclure, voici quelques textes, quelques pépites de sainte Thérèse :

« Je dis tout simplement au Bon Dieu ce que je veux lui dire, sans faire de belles phrases, et toujours Il me comprend… Pour moi, la prière, c’est un élan du cœur, c’est un simple regard jeté vers le Ciel, c’est un cri de reconnaissance et d’amour au sein de l’épreuve comme au sein de la joie ; enfin c’est quelque chose de grand, de surnaturel, qui me dilate l’âme et m’unit à Jésus. " (Ms C, 25rv)
« (…) Un Savant a dit : Donnez-moi un Levier, un point d’appui, et je soulèverai le monde. Ce qu’Archimède n’a pu obtenir, parce que sa demande ne s’adressait point à Dieu et qu’elle n’était faite qu’au point de vue matériel, les Saints l’ont obtenu dans toute sa plénitude. Le Tout-Puissant leur a donné pour points d’appui : LUI-MÊME et LUI SEUL ; pour levier : L’oraison, qui embrase d’un feu d’amour, et c’est ainsi qu’ils ont soulevé le monde ; c’est ainsi que les Saints encore militants le soulèvent et que, jusqu’à la fin du monde, les Saints à venir le soulèveront aussi. » (Ms C, 36r)
« Vous le savez, ma Mère, j’ai toujours désiré d’être une sainte, mais hélas ! j’ai toujours constaté, lorsque je me suis comparée aux saints, qu’il y a entre eux et moi la même différence qui existe entre une montagne dont le sommet se perd dans les cieux et le grain de sable obscur foulé sous les pieds des passants ; au lieu de me décourager, je me suis dit : le Bon Dieu ne saurait inspirer des désirs irréalisables, je puis donc malgré ma petitesse aspirer à la sainteté ; me grandir, c’est impossible, je dois me supporter telle que je suis avec toutes mes imperfections ; mais je veux chercher le moyen d’aller au Ciel par une petite voie bien droite, bien courte, une petite voie toute nouvelle. Nous sommes dans un siècle d’inventions maintenant ce n’est plus la peine de gravir les marches d’un escalier, chez les riches un ascenseur le remplace avantageusement. Moi je voudrais aussi trouver un ascenseur pour m’élever jusqu’à Jésus, car je suis trop petite pour monter le rude escalier de la perfection. Alors j’ai recherché dans les livres saints l’indication de l’ascenseur, objet de mon désir et j’ai lu ces mots sortis de la bouche de la Sagesse Éternelle : Si quelqu’un est TOUT PETIT qu’il vienne à moi  (Pr 9,4). Alors je suis venue, devinant que j’avais trouvé ce que je cherchais et voulant savoir, ô mon Dieu ! ce que vous feriez au tout petit qui répondrait à votre appel j’ai continué mes recherches et voici ce que j’ai trouvé : Comme une mère caresse son enfant, ainsi je vous consolerai, je vous porterai sur mon sein et je vous balancerai sur mes genoux !  (Is 66,12-13) Ah ! jamais paroles plus tendres, plus mélodieuses, ne sont venues réjouir mon âme, l’ascenseur qui doit m’élever jusqu’au Ciel, ce sont vos bras, ô Jésus ! Pour cela je n’ai pas besoin de grandir, au contraire il faut que je reste petite, que je le devienne de plus en plus. O mon Dieu, vous avez dépassé mon attente et moi je veux  chanter vos miséricordes. (Ps 89,2) » (Ms C, 3r)
« Cette année, le bon Dieu m’a fait la grâce de comprendre ce que c’est que la charité ; avant je le comprenais, il est vrai, mais d’une manière imparfaite, je n’avais pas approfondi cette parole de Jésus : Le second commandement est SEMBLABLE au premier : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Je m’appliquais surtout à aimer Dieu et c’est en l’aimant que j’ai compris qu’il ne fallait pas que mon amour se traduisît seulement par des paroles, car : Ce ne sont pas ceux qui disent : Seigneur, Seigneur qui entreront dans le royaume des cieux, mais ceux qui font la volonté de Dieu.  Cette volonté, Jésus l’a fait connaître plusieurs fois, je devrais dire presque à chaque page de son évangile ; mais à la dernière cène, lorsqu’Il sait que le cœur de ses disciples brûle d’un plus ardent amour pour Lui qui vient de se donner à eux, dans l’ineffable mystère de son Eucharistie, ce doux Sauveur veut leur donner un commandement nouveau. Il leur dit avec une inexprimable tendresse : Je vous fais un commandement nouveau, c’est de vous entr’aimer, et que COMME JE VOUS AI AIMES, VOUS VOUS AIMIEZ LES UNS LES AUTRES. La marque à quoi tout le monde connaîtra que vous êtes mes disciples, c’est si vous vous entr’aimez. » (Ms C, 11v)
"Être ton épouse, ô Jésus, être carmélite, être par mon union avec toi la mère des âmes, cela devrait me suffire… il n’en est pas ainsi… Sans doute, ces trois privilèges sont bien ma vocation, Carmélite, Épouse et Mère, cependant je sens en moi d’autres vocations, je me sens la vocation de GUERRIER, de PRÊTRE, d’APÔTRE, de DOCTEUR, de MARTYR ; enfin, je sens le besoin, le désir d’accomplir pour toi Jésus toutes les œuvres les plus héroïques… Je sens en mon âme le courage d’un Croisé, d’un Zouave Pontifical, je voudrais mourir sur un champ de bataille pour la défense de l’Eglise… Je sens en moi la vocation de PRETRE ; avec quel amour, ô Jésus, je te porterais dans mes mains lorsque, à ma voix, tu descendrais du Ciel…

Avec quel amour je te donnerais aux âmes !… Mais hélas ! tout en désirant d’être Prêtre, j’admire et j’envie l’humilité de Saint François d’Assise et je me sens la vocation de l’imiter en refusant la sublime dignité du Sacerdoce. O Jésus ! mon amour, ma vie… comment allier ces contrastes ? Comment réaliser les désirs de ma pauvre petite âme ?… Ah ! malgré ma petitesse, je voudrais éclairer les âmes comme les Prophètes, les Docteurs, j’ai la vocation d’être Apôtre… je voudrais parcourir la terre, prêcher ton nom et planter sur le sol infidèle ta Croix glorieuse, mais, ô mon Bien-Aimé, une seule mission ne me suffirait pas, je voudrais en même temps annoncer l’Evangile dans les cinq parties du monde et jusque dans les îles les plus reculées… Je voudrais être missionnaire non seulement pendant quelques années, mais je voudrais l’avoir été depuis la création du monde et l’être jusqu’à la consommation des siècles…

Mais je voudrais par-dessus tout, ô mon Bien-Aimé Sauveur, je voudrais verser mon sang pour toi jusqu’à la dernière goutte… Le Martyre, voilà le rêve de ma jeunesse, ce rêve il a grandi avec moi sous les cloîtres du Carmel… Mais là encore, je sens que mon rêve est une folie, car je ne saurais me borner à désirer un genre de martyre… Pour me satisfaire, il me les faudrait tous… Comme toi, mon époux Adoré, je voudrais être flagellée et crucifiée… Je voudrais mourir dépouillée comme Saint Barthélémy… Comme Saint Jean, je voudrais être plongée dans l’huile bouillante, je voudrais subir tous les supplices infligés aux martyrs… Avec Sainte Agnès et Sainte Cécile, je voudrais présenter mon cou au glaive et comme Jeanne d’Arc, ma sœur chérie, je voudrais sur le bûcher murmurer ton nom, ô JÉSUS… En songeant aux tourments qui seront le partage des chrétiens au temps de l’Antéchrist, je sens mon cœur tressaillir et je voudrais que ces tourments me soient réservés… Jésus, Jésus, si je voulais écrire tous mes désirs, il me faudrait emprunter ton Livre de Vie, là sont rapportées les actions de tous les Saints et ces actions, je voudrais les avoir accomplies pour toi… O mon Jésus ! à toutes mes folies que vas-tu répondre ?… Y a-t-il une âme plus petite, plus impuissante que la mienne !…

Cependant à cause même de ma faiblesse, tu t’es plu, Seigneur, à combler mes petits désirs enfantins, et tu veux aujourd’hui, combler d’autres désirs plus grands que l’univers… A l’oraison mes désirs me faisant souffrir un véritable martyre, j’ouvris les épîtres de Saint Paul afin de chercher quelque réponse. Les chapitres XII et XIII de la première épître aux Corinthiens me tombèrent sous les yeux… J’y lus, dans le premier, que tous ne peuvent être apôtres, prophètes, docteurs, etc… que l’Eglise est composée de différents membres et que l’œil ne saurait être en même temps la main… La réponse était claire mais ne comblait pas mes désirs, elle ne me donnait pas la paix…

Comme Madeleine se baissant toujours auprès du tombeau vide finit par trouver ce qu’elle cherchait, ainsi, m’abaissant jusque dans les profondeurs de mon néant je m’élevai si haut que je pus atteindre mon but. Sans me décourager je continuai ma lecture et cette phrase me soulagea :  Recherchez avec ardeur les DONS les PLUS PARFAITS, mais je vais encore vous montrer une voie plus excellente.  Et l’Apôtre explique comment tous les dons les plus PARFAITS ne sont rien sans l’AMOUR… Que la Charité est la VOIE EXCELLENTE qui conduit sûrement à Dieu. Enfin j’avais trouvé le repos… Considérant le corps mystique de l’Eglise, je ne m’étais reconnue dans aucun des membres décrits par Saint Paul, ou plutôt je voulais me reconnaître en tous…

La Charité me donna la clef de ma vocation. Je compris que si l’Eglise avait un corps, composé de différents membres, le plus nécessaire, le plus noble de tous ne lui manquait pas, je compris que l’Église avait un Cœur, et que ce Cœur était BRULANT d’AMOUR. Je compris que l’Amour seul faisait agir les membres de l’Eglise, que si l’Amour venait à s’éteindre, les Apôtres n’annonceraient plus l’Evangile, les Martyrs refuseraient de verser leur sang… Je compris que l’AMOUR RENFERMAIT TOUTES LES VOCATIONS, QUE L’AMOUR ETAIT TOUT, QU’IL EMBRASSAIT TOUS LES TEMPS ET TOUS LES LIEUX … EN UN MOT, QU’IL EST ETERNEL ! … Alors, dans l’excès de ma joie délirante, je me suis écriée : O Jésus, mon Amour… ma vocation, enfin je l’ai trouvée, MA VOCATION, C’EST L’AMOUR !… Oui j’ai trouvé ma place dans l’Eglise et cette place, ô mon Dieu, c’est vous qui me l’avez donnée… dans le Cœur de l’Eglise, ma Mère, je serai l’AMOUR… ainsi je serai tout… ainsi mon rêve sera réalisé !…" (Ms B, 2v-3v)

 

" Vivre d’Amour, c’est donner sans mesure
Sans réclamer de salaire ici-bas
Ah ! sans compter je donne étant bien sûre
Que lorsqu’on aime, on ne calcule pas !…
Au Cœur Divin, débordant de tendresse
Sans réclamer de salaire ici-bas
Ah ! sans compter je donne étant bien sûre
Que lorsqu’on aime, on ne calcule pas !…
Au Cœur Divin, débordant de tendresse
J’ai tout donné…. légèrement je cours
Je n’ai plus rien que ma seule richesse
Vivre d’Amour."

Vivre d’Amour, c’est naviguer sans cesse
Semant la paix, la joie dans tous les cœurs
Pilote Aimé, la Charité me presse
Car je te vois dans les âmes mes sœurs
La Charité voilà ma seule étoile
A sa clarté je vogue sans détour
J’ai ma devise écrite sur ma voile :
« Vivre d’Amour. » " (PN 17)

 

Denis Lecompte, Curé de la Paroisse St Joseph en Cambrésis

Article publié par Service com • Publié le Jeudi 16 avril 2020 • 204 visites

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